Du 6 au 22 février, l’Italie va raviver sa flamme olympique. Exactement 70 ans après une première hivernale des Jeux Olympiques à Cortina d’Ampezzo, la station des Dolomites est associée à Milan pour accueillir les quatrièmes Jeux sur le sol italien. Après un détour à Rome l’été 1960, puis un passage en hiver à Turin en 2006, les Jeux Olympiques d’hiver sont de retour dans les Alpes 20 ans plus tard – là où l’histoire olympique hivernale a vécu sa première édition, à Chamonix en 1924.

Si les Jeux Olympiques de 1956 ont notamment permis à Cortina d’Ampezzo d’acquérir une renommée mondiale, son surnom de « capitale des sports d’hiver » remonte aux années 1930. Et il ne doit rien au hasard.

Dès les années 1920-1930, Cortina est déjà un haut lieu du tourisme des sports hivernaux, qui sont alors encore élitaires. La station profite notamment de l’influence d’Alberto Bonacossa, un noble milanais amoureux de Cortina, qui va pousser pour l’organisation des Jeux de 1944 dans la région, annulés en raison de la Seconde Guerre mondiale.
Nicola SbettiHistorien à l’Université de Bologne

La tentative de 1956 sera la bonne.

Nichée au cœur du massif des Tofane, au sein des majestueuses Dolomites, la station peut se targuer d’un statut de pionnière du développement des sports d’hiver dans le nord de l’Italie. À l’image de sa voisine française Chamonix ou de St-Moritz la Suissesse, hôte des deuxièmes Jeux Olympiques d’hiver en 1928, ces lieux misent sur leur côté glamour et accueillent des touristes fortunés dès la fin du XIXe siècle, d’abord en période estivale.

Dans ce triptyque emblématique des Alpes (Cortina, Chamonix, St-Moritz), tourisme et essor des sports d’hiver vont former une paire gagnante dans les décennies suivantes.

« Le ski alpin, le bobsleigh ou le curling sont alors pratiqués par des aristocrates et collent parfaitement à l’ADN et à l’atmosphère de ces stations chics », précise Grégory Quin, historien à l’Institut des Sciences du Sport de l’Université de Lausanne. « La piste de bobsleigh de St-Moritz, inaugurée le 1er janvier 1904, est la plus vieille au monde et possède une fonction exclusivement touristique, en particulier pour des hivernants britanniques amateurs de vitesse. » Le départ de l’infrastructure, lui, se trouve dans les jardins de l’hôtel Kulm, à deux pas du stade construit pour les Jeux de 1928.

Des dizaines de pistes de bobsleigh sont dessinées autour des palaces de la station, comme à Cortina, où les hôtels en recherche constante d’innovation proposent aussi des pistes de curling et des patinoires à leurs clients. Dans un contexte de forte concurrence entre les régions, les hôteliers alpins vont ainsi devenir de véritables acteurs du développement des pratiques sportives, en organisant des compétitions de bobsleigh ou de ski.

« Le bobsleigh, discipline historique olympique présente depuis la première édition de Chamonix en 1924, incarne le processus d’hybridation entre les logiques touristiques et sportives qui façonnent les Jeux d’hiver depuis plus d’un siècle, analyse Grégory Quin. Les Jeux permettent de créer des pistes et d’institutionnaliser la pratique du bobsleigh, contribuant à l’essor de la discipline. »

Le nord de l’Italie n’échappe pas au phénomène, incarné par « la perle des Dolomites » : Cortina organise très tôt les Championnats du monde de bobsleigh à deux (1937) puis à quatre (1939), dont la première édition en quatuor a lieu en 1930 à Caux (Suisse). Consciente des enjeux, la station italienne se positionne comme l’une des places fortes de la discipline dans les premières décennies d’existence de la compétition, car le serpentin glacé italien est aussi l’hôte des Mondiaux de 1950 et de 1954. Avant d’obtenir un statut olympique en 1956 et d’accueillir un total de neuf Championnats du monde (huit pour le bob à deux) entre 1937 et 1989.

Après les premiers Championnats du monde de ski alpin qui sont organisés à Mürren (Suisse) en 1931, Cortina accueille la deuxième édition l’hiver suivant, ce qui lui permet également de s’affirmer comme un lieu emblématique de la discipline qui connaîtra un essor fulgurant dans les décennies suivantes. Dix ans plus tard, en pleine Seconde Guerre mondiale, la compétition se tient à nouveau à Cortina, sans obtenir de statut officiel.

Le nord de l’Italie, propice à l’essor du tourisme alpin

Ces choix stratégiques braquent les projecteurs sur la région du nord de l’Italie, qui profite aussi d’un coup de pouce géographique. « Aucun pays n’a une part de la chaîne des Alpes aussi longue que l’Italie sur son territoire », ajoute Grégory Quin, qui est aussi directeur du Centre interdisciplinaire de recherche sur la montagne de l’Université de Lausanne. « Dans cette partie du pays qui est plus riche, davantage de monde se trouve à proximité des Alpes et sera capable de consommer ce que ces lieux proposent, ce qui va faciliter l’essor du tourisme. »

Le développement des sports d’hiver est favorisé par les structures hôtelières, qui ont les capacités d’hébergement nécessaires pour accueillir de grandes manifestations sportives. Un contexte qui renforce le poids des hôteliers. « Les hôteliers siègent au sein des conseils d’administration des remontées mécaniques ou ceux des lignes de chemins de fer, précise Grégory Quin. La plupart du temps, ils exercent également des fonctions politiques. »

Cette logique explique le lien intime entre l’évolution des sports d’hiver, du tourisme et des transports. Pour les compagnies de transport, l’intérêt est de profiter de l’afflux de nouveaux touristes étrangers attirés par les infrastructures et les manifestations, mais aussi de servir de remonte-pente aux lugeurs et aux skieurs. Le départ de la piste de bobsleigh de Chamonix, où se tient la « Semaine internationale des sports d’hiver » de 1924, est ainsi localisé à l’arrivée du premier tronçon d’un funiculaire.

Afin de pouvoir accueillir des visiteurs de Paris, la ligne de chemin de fer est déneigée sur plusieurs kilomètres : cette opération ouvre la voie à une liaison régulière entre Paris et Chamonix, qui sera dès lors organisée chaque hiver. Ces premiers Jeux Olympiques d’hiver, censés faire rayonner la région en dévoilant son potentiel touristique à travers ses pratiques sportives, remplissent parfaitement leur mission.

« Pour les Jeux Olympiques de 1956, une route va par exemple être construite en direction de Cortina, ainsi que de nombreuses remontées mécaniques, qui vont se multiplier après les Jeux », illustre Nicola Sbetti. St-Moritz va quant à elle profiter d’une ligne de train depuis Coire (Suisse) pour vivre un boom touristique. « Les taux de croissance des lieux d’accueil des sports d’hiver sont directement corrélés avec la capacité de s’y rendre en train, résume Grégory Quin. Il s’agit d’un système touristique, qui comprend l’hôtelier, le chemin de fer ou la route, puis la remontée mécanique. »

Une tradition italienne des sports d’hiver bien ancrée

Les Jeux Olympiques d’hiver de Cortina 1956 marquent un tournant symbolique dans l’histoire sportive italienne. « Après avoir mangé son pain noir juste après la Seconde Guerre mondiale, l’Italie est le premier pays des vaincus à relancer son image grâce aux Jeux Olympiques, analyse Nicola Sbetti. À travers cet événement, puis aux Jeux d’été de Rome en 1960, le pays veut démontrer qu’il est capable d’être un bon organisateur.

Cortina 1956 prouve l’efficience italienne dans l’organisation d’une compétition majeure internationale. Malgré sa réputation d’être en retard dans les préparatifs, l’Italie réussit finalement toujours à livrer un événement réussi, à l’image des Jeux de Turin 2006 et ceux de Milano Cortina prochainement. »

Le timing, lui, tombe pile à l’heure pour l’Italie, prête au meilleur des moments pour saisir l’aubaine olympique. « Cortina 1956 profite de ce que les historiens de l’économie appelleraient un “take-off”, période de plein boom, marquée notamment par les Trente Glorieuses, souligne Grégory Quin. Toute la région profite de l’or blanc, comme si les planètes étaient parfaitement alignées. » Le contexte favorise la démocratisation des pratiques sportives hivernales, qui ne sont plus uniquement réservées à une élite.

Le développement d’un tourisme de masse accompagne ce processus. Cortina, qui surfe sur la beauté de toute une région magnifiée par les Jeux Olympiques, se forge une réputation qui va entrer dans l’imaginaire collectif dans les années 1980, grâce notamment au cinéma. Le passage de James Bond dans Rien que pour vos yeux ou le film Vacances de Noël érigent la station en emblème du tourisme de luxe en montagne.

Hôte des Jeux Olympiques de 2026, la région du nord de l’Italie située entre Milan et Cortina peut se vanter d’une riche tradition des sports d’hiver. Les premières compétitions de bobsleigh et de ski alpin ont posé les jalons de plusieurs autres éditions dans ce périmètre, à l’image de Val Gardena ou de Bormio qui vont ensuite organiser des Mondiaux de ski alpin.

L’organisation des Jeux Olympiques de Cortina 1956 a consolidé des bases solides en termes de crédibilité, profitant à tout le territoire alpin concerné qui va ainsi capitaliser sur son savoir-faire en termes de sports d’hiver.

Un véritable effet boule de neige va s’opérer. « En ski alpin, notamment, le nord de l’Italie va devenir une référence, explique Nicola Sbetti. Des stations comme Bormio, Alta Badia, Val Gardena ou Sestrières vont commencer à concurrencer Cortina, grâce notamment à l’avènement de la Coupe du monde de ski alpin qui va les médiatiser dans le monde entier. »

Lancé par le magazine L’Équipe, le fameux « cirque blanc » comptera notamment comme étapes Madonna di Campliglio et Sestrières, aux côtés de Wengen ou de Kitzbühel, lors de son premier hiver de compétition en janvier 1967. Les retransmissions télévisées en direct vont contribuer à populariser le ski alpin, mais aussi les régions concernées par ces épreuves.

Ce savoir-faire italien reconnu a ainsi permis à la région de se placer sur la carte mondiale des sports d’hiver ces dernières décennies ; et à ses athlètes de faire figurer leur pays parmi les meilleures nations du monde au tableau des médailles dans des disciplines bien ancrées et très populaires aux Jeux Olympiques, comme le ski alpin et le bobsleigh.

« Cortina, une station qui possède l’un des ski-clubs les plus anciens au monde, a accueilli plus de 100 courses de Coupe du monde de ski alpin entre les hommes et les femmes. Bormio et sa Stelvio près de cinquante courses », détaille Alberto Ghezze, directeur des compétitions sportives au comité d’organisation de Milano Cortina 2026.

« Anterselva, qui accueillera les épreuves de biathlon cet hiver, est devenue une étape de référence en Coupe du monde, organisant aussi plusieurs éditions des Mondiaux. Quant au Val di Fiemme, hôte des épreuves de fond, de saut à ski et de combiné nordique en février prochain, il accueille chaque année le prestigieux Tour de Ski de ski de fond et a organisé des éditions des Mondiaux de ski nordique. Notre expertise locale est historiquement très ancrée dans ces régions. »

Les Alpes au cœur des Jeux ces prochaines décennies

Le riche passé italien en matière de sports hivernaux a notamment été mis en lumière par les Jeux Olympiques de Turin 2006. Mais aussi par ces nombreuses compétitions internationales dans la région, auxquelles on peut aussi rajouter Cortina, hôte des Mondiaux de curling (2010) et de ski alpin (2021), permettant à chaque fois de construire de nouvelles infrastructures ou de les rénover.

À l’aube des Jeux de 2026, la station des Dolomites est plus attractive que jamais. « Le tissu économique est en plein renouveau à Cortina : nouveaux hôtels, nouvelles remontées mécaniques, meilleures connexions entre les domaines skiables, nouveaux équipements liés aux futurs Jeux Olympiques », déroule Nicola Sbetti. C’est la démonstration que de grands événements peuvent représenter de réels changements pour la communauté locale et dynamiser toute une région.

Une modernité qui trouve ses racines dans la tradition, illustrée par la mythique piste de l’Olimpia delle Tofane, à Cortina, qui sert de trait d’union entre le passé (descente olympique masculine en 1956) et le présent (descente olympique féminine en 2026). « Cette descente est considérée comme l’une des plus attractives du circuit féminin, alors que Bormio, qui accueillera la descente olympique masculine, est l’une des plus redoutées de la Coupe du monde masculine, se réjouit Alberto Ghezze. Ces tracés mythiques vont consacrer de grands champions et championnes en février prochain ! »

Les anneaux olympiques sont prêts à scintiller entre Milan et Cortina, pour illuminer une région du nord de l’Italie qui partage un fort héritage alpin autour des sports d’hiver. Les pionnières « olympiques » des Alpes (Chamonix en 1924, St-Moritz en 1928 et 1948, et Cortina en 1956) vont retrouver leurs habits de lumière dans la prochaine décennie : Milano Cortina (2026), puis les Alpes françaises (2030) et une candidature suisse pour 2038.

Des choix qui font écho à l’Agenda olympique. « La part des Alpes dans les lieux probables des futurs Jeux Olympiques va croître, pour des raisons climatiques et topographiques notamment », estime Grégory Quin. Voici les Jeux Olympiques de retour dans leur berceau hivernal au meilleur des moments.

© IOC

La patinoire de Cortina : entre tradition et modernité

Héritage matériel des premiers Jeux Olympiques qui ont eu lieu en Italie, le stade olympique de glace a été le théâtre des épreuves de patinage artistique et de hockey sur glace aux Jeux Olympiques de Cortina d’Ampezzo en 1956, mais aussi des cérémonies d’ouverture et de fermeture. À l’époque, la patinoire se distingue par son architecture en béton, matériau de construction par excellence des Trente Glorieuses. Rénové, le stade de glace de Cortina sera entièrement dédié aux tournois de curling aux Jeux de 2026.

« La discipline n’était pas olympique en 1956 et c’est à Cortina d’Ampezzo en Italie qu’elle l’est devenue », rappelle Alberto Ghezze, directeur des compétitions sportives au comité d’organisation de Milano Cortina 2026. La patinoire présente aujourd’hui un mélange fascinant entre un design moderne, tout en conservant des traces du passé, dont sa tribune en bois d’origine. Comme un témoin d’une longue et riche tradition.

Par Sylvian Bolt

Sylvain Bolt est journaliste à Tamedia (Suisse), spécialiste notamment de ski alpin et dans l’écriture d’articles qui abordent le sport sous un angle sociétal.

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