De l’aspect créatif à la sécurité en passant par le sport, la culture, les finances et le design : rien n’échappe aux Jeux Olympiques. Ils sont le reflet d’une société dans son ensemble à un moment donné.
C’est une affirmation audacieuse, mais à l’image des Jeux eux-mêmes. Et en 2026, l’ampleur du travail entrera dans une nouvelle dimension, du moins géographiquement parlant.
Répartis sur 22 000 km² au nord de l’Italie, les Jeux Olympiques de Milano Cortina 2026 seront les plus étendus de l’histoire olympique : des rues animées de Milan aux pics tranquilles de Livigno à la frontière suisse, de la station glamour de Cortina d’Ampezzo à un amphithéâtre romain à Vérone – et bien plus encore.
Au-delà des exploits sportifs, ces Jeux offriront un modèle innovant d’accueil, en rassemblant des régions aux profils économiques, linguistiques (trois langues sont parlées rien que dans le Tyrol du Sud) et culturels variés, le tout convergeant dans une étreinte olympique commune.
« Cette diversité est particulièrement intéressante », estime Christophe Dubi.
L’étendue géographique sans précédent de Milano Cortina 2026 n’est pas née d’un désir d’expansion, mais d’un besoin de diminuer l’empreinte des Jeux. Conformément aux réformes de l’Agenda olympique, cette édition s’appuie sur les infrastructures existantes pour livrer une édition plus durable. Les Jeux s’adaptent au contexte local, au lieu de le refaçonner. Cette vision a été formidablement incarnée lors des Jeux de Paris 2024, où des sites temporaires ont été érigés autour des lieux les plus iconiques de la capitale : la Seine, la tour Eiffel ou la place de la Concorde.
Pour Milano Cortina, le même principe s’appliquera, mais de manière bien différente. Si Paris a amené la compétition au cœur d’une métropole urbaine dense, les Jeux d’hiver italiens seront répartis sur plusieurs vallées du nord du pays, épousant l’amour historique de la région pour les sports d’hiver.
Des Coupes du monde de ski alpin aux Championnats du monde de biathlon, en passant bien entendu par les Jeux Olympiques d’hiver de Cortina d’Ampezzo 1956, les territoires de Milano Cortina 2026 sont d’ores et déjà prêts pour les compétitions hivernales.
L’Italie abrite l’une des plus vastes portions des Alpes. Certains l’associent naturellement à la Méditerranée et aux villes qui regorgent d’œuvres d’arts, mais les traditions et sports de montagne font partie intégrante de notre culture.
Ajoutez-y l’expérience de Milan dans l’organisation de grands événements – Fashion Week et salons du design, finales de la Ligue des champions de l’UEFA ou encore Exposition universelle de 2015 –, la ville lombarde possède des infrastructures parfaitement taillées pour recevoir ces Jeux. Elle foisonne également d’expertise humaine : plusieurs membres du COJO de Milano Cortina 2026 ont travaillé sur les Jeux Olympiques d’hiver de Turin 2006.
« C’est plutôt inhabituel d’accueillir les Jeux deux fois dans votre pays dans une même vie professionnelle », souligne Andrea Varnier, qui signale que même les bénévoles possèdent beaucoup d’expérience : plus de la moitié des 120 000 candidats ont déjà travaillé sur des événements sportifs internationaux.
Si l’usage des installations se veut plus rationnel, l’impact de l’accueil d’épreuves sur ces sites est gigantesque. Pour Milano Cortina 2026, plusieurs épreuves feront leur retour dans leur « foyer spirituel », des lieux qui ont façonné des légendes et inspiré des générations.
« Beaucoup d’athlètes pourront gagner le “Wimbledon” de leur sport et c’est très rare », note Pierre Ducrey, directeur des sports du CIO.
Lorsque les biathlètes traverseront les forêts bordant le stade de biathlon d’Anterselva, skis aux pieds et carabine dans le dos, ils auront conscience d’arriver dans le temple de leur sport, où l’écho des claquements des tirs retentit depuis plus de 50 ans. Et lorsque les skieurs alpins dévaleront la piste Stelvio de Bormio, l’une des descentes les plus abruptes et exigeantes au monde, ils découvriront pourquoi ce tracé démarque depuis longtemps les audacieux des véritables champions.
De la même manière, l’Olimpia delle Tofane, baptisée la « Reine de la vitesse », attend les athlètes avec ses larges courbes et ses lignes plongeantes pour sacrer l’élite olympienne, comme elle l’a fait il y a 70 ans à Cortina d’Ampezzo. Même le centre de glisse de Cortina, l’une des rares infrastructures bâties pour l’occasion, perpétue cette impression de retour : construit sur le site de l’ancienne piste, il va raviver la passion locale pour le bobsleigh, la luge et le skeleton, autant de sports qui ont autrefois défini l’identité hivernale de la ville.
Pour les athlètes, ces sites sont bien plus qu’un cadre pittoresque : ils représentent le summum de leur discipline – les pentes les plus difficiles, les pistes les plus rapides et les publics les plus fervents.
Il n’y a rien de tel que d’aller sur un site rempli de spectateurs qui connaissent votre sport.
Kaveh Mehrabi, olympien et désormais directeur du département des athlètes du CIO. (Il sait de quoi il parle : il a participé aux Jeux Olympiques de Beijing 2008, dans un pays où son sport, le badminton, attire l’un des publics les plus passionnés.)
Ce qui rendra les Jeux de Milano Cortina 2026 aussi attirants, c’est qu’ils ne seront pas seulement une vitrine d’excellence sportive, mais aussi une sorte de pèlerinage, en amenant les meilleurs athlètes du monde dans le berceau de leur sport. Pour le ski-alpinisme, qui vivra ses premiers Jeux, le symbole est également fort : il se déroulera sur les sommets qui ont façonné cette discipline.
Évidemment, tous les sports ne puisent pas leurs racines en Italie, mais ces «(nouveautés » font partie de l’excitation ambiante. Les sports de glace, moins ancrés dans la culture du pays, trouveront une enceinte dédiée à Milan, une ville synonyme d’innovation et de réinvention. Les athlètes y concourront au rythme unique de la ville, mêlant dynamisme, élégance et avant-gardisme.
Le patinage de vitesse se déroulera pour la première fois sur un site temporaire au cœur des pavillons de Fiera Milano Rho – le site de la Foire de Milan plus connu pour accueillir la Milan Design Week et de nombreuses conférences – transformé en anneau de glace olympique pour l’occasion. Le hockey sur glace, quant à lui, bénéficiera d’une arène flambant neuve qui deviendra une salle de concert majeure après les Jeux.
Même le village olympique a été construit en prévision de sa reconversion : il se transformera en logements étudiants très attendus, dynamisant un quartier construit sur un ancien site de triage ferroviaire et qui devrait devenir le prochain cœur culturel de Milan.
L’histoire de Milano Cortina est magnifique : certains sports font leur retour dans leur foyer ancestral, tandis que d’autres se forgent une nouvelle identité urbaine
L’étendue de Milano Cortina 2026 génère un ensemble unique de puzzles logistiques. L’organisation de Jeux avec de telles distances entre les sites n’est pas une tâche facile, surtout dans des conditions hivernales. Tout doit être chorégraphié pour fonctionner parfaitement pour les athlètes comme pour le public. Chaque pôle possèdera son propre village olympique et ses équipements, tandis que les sports seront regroupés pour attirer des publics similaires. Loin de donner la sensation d’un événement fragmenté, chaque territoire doit devenir un microcosme autonome des Jeux dans leur ensemble.
« Lors de ces Jeux, nous démontrerons que peu importe la taille du territoire dans lequel vous opérez, vous serez sous un même toit, unis par un souffle unique – celui des Jeux Olympiques », souligne Christophe Dubi.
Ce modèle ouvre de nouvelles opportunités pour l’Italie et les futurs hôtes : l’héritage des Jeux peut avoir de vastes répercussions, pour toucher des villages ou des communautés montagnardes rarement présentes sur la scène internationale. Pour les spectateurs qui voyageront en Italie et les téléspectateurs à domicile, ce sera l’occasion de découvrir des lieux cachés, loin des villes connues, et de vivre par exemple l’enrosadira des Dolomites, lorsque les roches luisent de rose et d’orange à l’aube, de goûter la gastronomie d’altitude du Tyrol du Sud, ou de se prélasser dans les bains romains centenaires de Bormio, avec vue sur les montagnes enneigées.
« Non seulement ce sont des endroits sublimes qui méritent d’être connus, mais beaucoup possèdent des stratégies de tourisme très sophistiquées », ajoute Christophe Dubi.
L’un des éléments fédérateurs de ces expériences diverses sera la cérémonie d’ouverture des Jeux. Pour la première fois, elle se déroulera dans plusieurs régions, à l’aide de technologies et de créativité pour relier le site principal – le stade olympique de San Siro à Milan – à Cortina, Livigno et Predazzo. Vrai défi en matière de production, ce format permettra d’unir les différents pôles et de faire participer plus d’athlètes avant le début de leurs épreuves respectives. Par ailleurs, des festivals, expositions et événements culturels contribueront à créer du lien, en embrasant les villages montagnards de l’esprit olympique.
« La connexion aux autres est nécessaire : chacun à Cortina doit pouvoir vivre ce qui se déroule à Milan ou Livigno chaque jour et soir, explique Christophe Dubi. Nos téléphones nous y aident, bien sûr, tout comme le feront les écrans géants sur les places, pour transmettre la frénésie de Milan à Cortina – et vice versa. »
Si Milano Cortina 2026 permettra de braquer la lumière sur la diversité de ses territoires, une partie de son héritage consistera à lier encore davantage les lieux et leurs réalités. Pendant des décennies, l’histoire des Alpes a surtout consisté en une migration : les habitants quittant les montagnes pour explorer des opportunités en ville. Ces Jeux proposeront une vision différente, qui redéfinit la relation entre les montagnes et la ville, dans une approche plus équilibrée et durable, où l’une ne domine ni ne vide l’autre de sa substance et où l’unicité de chacune peut bénéficier à l’autre.
« Si les Jeux Olympiques ne résolvent pas les guerres, les problèmes environnementaux ou le dépeuplement de certains villages montagnards, conclut Andrea Varnier, ils peuvent transmettre des messages positifs et planter des graines pour l’avenir. »
Par Gaia Lutz
Gaia Lutz est une journaliste brésilienne basée à Lisbonne. Ses reportages l’ont menée aux quatre coins du Portugal, explorant des univers variés : de la scène musicale lusophone effervescente de Lisbonne au paysage créatif du design émergent, en passant par les pratiques agricoles éthiques et durables, sans oublier les portraits d’entrepreneurs et d’artistes qui façonnent l’avenir du pays. Depuis 2021, elle collabore avec le Comité International Olympique sur le projet « Storylines », contribuant à révéler les récits cachés derrière chaque édition des Jeux : design, architecture, mode, gastronomie et voyages.