Conversation avec Gerald Mballe : « pour que vos villes soient inclusives, intégrez les réfugiés dans la conception des espaces sportifs »

À l’occasion de la Journée mondiale des villes, nous avons discuté avec Gerald Mballe, travailleur social, réfugié et membre du groupe de réflexion de l’Olympic Refuge Foundation (ORF), afin d’évoquer en quoi le sport peut participer à rendre les villes inclusives.

Paris
© Getty Images

Face à la multiplication des crises à l’échelle mondiale, les jeunes sont contraints de se mettre en sécurité dans les zones urbaines pour fuir les conflits, les catastrophes et les persécutions dont ils sont victimes. Paris est un exemple parmi d’autres de ville ayant mis en lumière le rôle puissant que le sport peut jouer en favorisant l’intégration et l’inclusion. Alors qu’elle accueillait les Jeux Olympiques de 2024, la ville a soutenu la mise en œuvre du programme Terrains d’Avenir, lequel est venu en aide à des jeunes déplacés par le biais du sport.

Dans cet échange, Gerald aborde les défis auxquels les jeunes sont confrontés lorsqu’ils arrivent dans les villes et la manière dont le sport peut permettre de faire tomber les barrières structurelles et sociales qu’ils peuvent y rencontrer.

© Amandine Lauriol

Q: Gerald, qu’est-ce qui vous a amené à vous concentrer sur les villes ?

Étant moi-même réfugié, j’ai vécu à des endroits où l’exclusion était la norme. Vivre cet isolement m’a permis de comprendre à quel point il est important que l’inclusion soit un élément central dans la manière de penser les villes.

C’est pour cette raison que j’ai eu envie de travailler avec l’Olympic Refuge Foundation. Ayant moi-même traversé mon lot de difficultés, j’ai le sentiment qu’il est de mon devoir de défendre les autres réfugiés et de plaider pour une plus grande inclusion au sein des villes.

Q: Vous avez participé à la rédaction du document de politique générale de l’ORF sur les villes, le sport et l’inclusion. Pouvez-vous nous parler de la perspective que vous avez apportée à ce document ?

Bien sûr. J’ai essayé de faire part de mon expérience personnelle et de ce que j’ai pu observer dans le cadre de mon travail. J’ai été accueilli en tant que réfugié dans une ville que je ne connaissais pas. Puis j’ai travaillé en tant que médiateur, chargé des processus d’intégration et de réinstallation. J’ai pu constater qu’une ville n’est pas naturellement accueillante, du moins sans qu’aucune mesure ne soit prise. À cet égard, le plan d’urbanisme peut notamment prévoir des espaces consacrés au sport et aux loisirs, qui seront propices aux interactions et permettront de tisser des liens. Je me suis rendu compte que les villes et les municipalités doivent être éduquées à ce que l’accueil de personnes d’origines différentes implique. Les événements sportifs, les clubs pour les jeunes et les espaces de loisirs partagés permettent aux personnes qui les fréquentent de découvrir des cultures qui ne sont pas les leurs. Mais cela signifie également que les municipalités doivent adapter leurs cadres pour favoriser l’inclusion.

Q: Pouvez-vous nous donner quelques exemples des barrières à l’inclusion les plus importantes que vous avez pu observer dans le cadre de processus de réinstallation ?

L’emplacement des sites de réinstallation peut être une barrière majeure. Les réfugiés sont trop souvent logés à l’écart des centres-villes. Ils ne disposent généralement d’aucun espace social spécifique ni de bibliothèques ou d’installations sportives à proximité et doivent marcher deux heures pour accéder aux services essentiels. Tout est plus difficile quand on est isolé, que ce soit jouer au football ou simplement aller au parc.

© IOC/Marc Amiguet

Q: Comment le sport aide-t-il dans ces espaces ?

S’il est bien structuré, le sport favorise la cohésion sociale. J’en ai moi-même été témoin. J’ai vu des tournois rassembler des communautés hôtes et des réfugiés. Les jeux organisés toutes les semaines dans certains quartiers permettent de nouer des liens de confiance et d’amitié. Ce type d’événement permet d’entamer le dialogue et de raconter son histoire. Chacun peut ainsi se rendre compte que ce qu’on entend ou lit dans les médias ne correspond pas à la réalité. Le sport est une passerelle qui rassemble les gens, plus particulièrement les jeunes générations. Et l’intégration n’est que plus facile en partant de ce point de départ.

J’ai vu le sport redonner un sentiment d’appartenance, surtout auprès de personnes qui avaient perdu tout espoir. J’ai vu des réfugiés qui vivaient dans des centres d’accueil commencer par participer à des tournois locaux pour finir par intégrer des équipes professionnelles. Lorsque les villes offrent des conditions favorables, le sport peut révéler le potentiel de chacun.

Q: Quelles mesures souvent négligées les villes pourraient-elles mettre en place pour améliorer l’inclusion ?

Il n’est pas toujours nécessaire de mettre sur pied des projets pharamineux. J’ai remarqué que les villes et les municipalités disposaient souvent de nombreux espaces urbains inexploités. De petites initiatives, telles que l’ouverture de salles de sport, l’organisation de tournois locaux et la mise à disposition d’équipements sportifs, peuvent avoir un impact majeur. L’inclusion impose donc de bien réfléchir à l’endroit où les personnes sont logées.

Deuxièmement, les réfugiés doivent être impliqués dans le processus de conception de ces programmes sportifs. Laissez-les s’assoir à la table des décisions et participer à la création des activités. Ils sont les mieux placés pour savoir ce dont ils ont besoin. Je peux vous l’affirmer : si vous souhaitez bâtir des villes inclusives, impliquez les réfugiés dans la conception des terrains de sport, des aires de jeu et des espaces communautaires. Ne le faites pas en vous contentant de penser à leur place. 

Ne voyez pas le sport que comme un jeu, mais comme un outil politique. Investissez dans les espaces partagés : pas uniquement dans les terrains et les salles de sport, mais aussi dans les lieux de rencontre des communautés. Formez le personnel municipal de sorte à concevoir des programmes sportifs inclusifs. Faites confiance aux réfugiés en les impliquant dans la conception des mesures qui les concernent et soutenez les clubs et les activités qu’ils dirigent. Ne sous-estimez pas le pouvoir symbolique du sport à rassembler les habitants d’une ville. 

Plan d’action de l’ORF en matière d’inclusion urbaine par le biais du sport

S’appuyant sur son expérience personnelle et son travail dans le domaine de l’intégration des réfugiés, Gerald a apporté des contributions précieuses qui ont permis d’élaborer le récent plan d’action de l’ORF sur cette question. Ce plan formule un ensemble de recommandations à l’intention des villes, en se basant sur des exemples concrets de bonnes pratiques mises en œuvre à Paris, Bogota et Amman.

De la prise en compte de la question de l’inclusion dans l’aménagement urbain à l’investissement dans des espaces sportifs sûrs et partagés, le plan propose une feuille de route aux municipalités qui souhaitent faire une force de la diversité.

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